• Villequier, un vide grenier dans le brouillard

    Beau temps assuré ce dimanche, je prends la route de Villequier, longeant la Seine sur laquelle le bouillard remplace l’obscurité, et me gare à ma place habituelle, avant l’embouteillage. Par le chemin piétonnier du bord de fleuve, j’atteins le vaste déballage. Il y règne l’ambiance sereine des lieux où l’on ne manque pas d’argent. Je ne suis pas surpris que le premier vendeur à qui je demande le prix de ses livres de poche me réponde « Vingt centimes ».

    -Et ceux en grand format ?

    -Oh bah, ce s’ra aussi vingt centimes.

    Cela vaut la peine de se pencher sur ses cartons et d’en mettre une pile dans un sac qu’il me gardera jusqu’à mon départ.

    Il fait frais, l’air est humide, la Seine invisible. Parfois, on entend passer un bateau qu’on devine de bonne taille. J’arrive aux premières maisons qui marquent la fin de ce vide grenier. Une dame m’y propose des poches à cinquante centimes, ce qui peut sembler cher à qui vient de payer vingt centimes un livre de trente-huit euros. C’est une enseignante, pour qui la rentrée de demain ne va pas sans angoisse.

    D’autres dames sont plus détendues, que je croise en rebroussant, deux vieilles femmes qui font connaître Georges Ulmer à un vendeur de disques.

    -Ah, Georges Ulmer, dit l'une, je l’ai soigné quand il était malade. C’est lui qui chantait Pigalle, Un p'tit jet d'eau Un' station de métro Entourée de bistrots, Pigalle.

    Le trentenaire sourit poliment.

    -Belmondo aussi je l’ai soigné, ajoute la dame, Il était gentil.

    Je m’en mêle :

    -Il est mort Belmondo ?

    -Mais non, me dit-elle.

    -Alors pourquoi en parlez-vous au passé ?

    -C’est parce que c’est fini tout ça. J’étais infirmière à Paris et je suis revenue dans ma province à la retraite. Belmondo, il était gentil, il nous apportait des gâteaux le dimanche.

    Je laisse cette charmante personne à ses rêveries nostalgiques et arrive sur le monticule d’où la statue de Victor Hugo contemple la Seine, demandant à la vendeuse la plus proche un papier pour noter ce qui figure sur son socle.

    Au dos : « Il faut que l’herbe pousse et que les enfants meurent. Je le sais ô mon Dieu, Villequier, 4 septembre 1847 ».

    Sur le côté : « En souvenir de Léopoldine Hugo et de son mari Charles Vacquerie noyés en Seine ici le 4 septembre 1843 ».

    Devant la statue, dans l’herbe, une flèche de béton pointe l’endroit exact du drame. Aujourd’hui, une voiture est garée dessus.

    Je rentre en écoutant C’est déjà ça, l’album plein de chansons d’amour conjuguées au passé d’Alain Souchon. Sa durée est exactement celle du trajet Villequier Rouen.

    *

    Georges Ulmer, de son vrai nom Jørgen Frederik Ulmer, est né le seize février mil neuf cent dix-neuf à Copenhague et est mort le vingt-neuf septembre mil neuf cent quatre-vingt-neuf à Marseille, m’apprend Ouiquipédia. Né le même jour que moi, mort le jour de ma fête, bravo Georges !

    *

    Septembre : rentrez dans le rang, très dans le rang, très dans le rang, très...

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